Randonnée hors-sentier au Kluane National Park

Alaska Highway Haines Junction

On a beau être sur la route depuis plus d’un an, il y a des premières à tout qui se veulent tardives. Ce weekend, je m’offre deux nouvelles expériences : une randonnée de deux jours dans un parc national et un retour en stop en solo. Au programme : se rapprocher des pics de la chaîne de montagne Auriol (Mont Martha Black – 2 512m), au sud de Haines Junction et au cœur de l’indomptable Parc national de Kluane (Yukon).

Les préparatifs : équipement et enregistrement auprès de Parcs Canada

J’avoue, je ne brille pas par la classe de mon équipement. Tout a été acheté à la dernière minute en mode premier prix. Ce n’est pas l’idéal, loin de là, mais on fait avec les moyens du bord. J’ai en ma possession une tente junior, un sac de couchage 0°c de seconde main, un petit tapis de sol, des vivres pour deux jours (avec des barres de céréales faites maison tout de même !), une boussole, une gourde, une lampe frontale, mon bear spray, de l’argent, quelques vêtements de rechange et une trousse de premiers secours. Puisque ma mission est de rentrer en stop, j’écris Silver City sur du carton, d’après les recommandations de Cécile, mon hôte habitant ce village fantôme inconnu de tous (même de Wikipedia).

sac randoA première vue, je me dis qu’indiquer Silver City n’améliorera guère mes chances d’être prise en pouce au milieu de nulle part, mais Cécile me soutient le contraire. Apparemment, ça pourrait inciter un des locaux à s’arrêter. Elle me dit qu’il faut mettre toutes les chances de mon côté car la route de Fairbanks est peu fréquentée. Contentieuse, j’écoute et exécute, puis glisse le bout de carton dans la poche arrière de mon sac.
Dimanche, 8h. J’enfile mes chaussures de randonnée, dépose mon sac dans la voiture. L’heure du départ a sonné. Cécile propose de me conduire jusqu’à Haines Junction (porte d’entrée du Kluane) à 45 minutes de Silver City. Je devrais me débrouiller avec mon bout de carton pour rentrer le lendemain après-midi. A destination m’attendent mes compagnons de randonnée : Thibaud et Marcel (deux volontaires rencontrés au ranch le mois dernier). Nous avons rendez-vous à l’intersection du village. Il y a peu de chance qu’on se loupe dans cette bourgade de 700 habitants. Ici, vous trouvez trois rues, trois motels-restaurant, deux stations essences, une boulangerie, un RV Park et un visitor centre. Le tout entouré de grizzlis.

Haines Junction @Kluane National Park - Yukon. Crédit photo : Routes parallèles

Haines Junction @Kluane National Park – Yukon. Crédit photo : Routes parallèles

Première étape d’avant randonnée : le visitor reception centre. Ce centre d’information est grand, ludique et très bien fait. C’est certainement le bâtiment le plus moderne et intéressant du village. On y apprend plein de choses sur le Kluane National Park. Après une brève visite et un test sur ma connaissance des ours (résultat peu glorieux), nous nous rendons au guichet de Parcs Canada. Lorsqu’on s’aventure plusieurs jours dans le parc national, il faut s’enregistrer à leur guichet. Le staff donne ensuite quelques conseils de sécurité et un gros contenant à se trimbaler (pour y déposer notre nourriture). Grâce à cette grosse boîte (pratique à souhait…) les animaux ne peuvent sentir nos vivres, nous pouvons alors voguer et dormir en paix au « pays des ours ». L’enregistrement est avant tout une mesure de sécurité : il ne faut pas partir dans l’arrière-pays sans prévenir Parcs Canada de la destination et de la date du retour. Les équipes de recherche peuvent intervenir rapidement si une personne ou un groupe est porté disparu.
Il y a quelques semaines, un sentier de randonnée a été fermé derrière chez moi (le Donjek Trail). On y a trouvé des ossements humains… C’était surement quelqu’un qui avait oublié de s’enregistrer ! En apprenant ça, j’ai avalé ma salive. Ok, je suivrai la procédure, pour une fois.

Départ vers le sentier Auriol 

Avec nos pieds sur l'Alaska Highway - Crédit photo : Routes parallèles

Avec nos pieds sur l’Alaska Highway – Crédit photo : Routes parallèles

Dimanche, 10h. Nous voilà prêts pour l’aventure ! Parés de nos sacs et de notre contenant anti-ours, nous partons vers l’Auriol Trail. Le sentier débute à 7km au sud de Haines Junction. Bien évidemment, en tant que voyageur fauché, nous n’avons pas de voiture (mais nous avons des jambes). Nous entamons de bon cœur notre échauffement tout en mesurant la probabilité de se faire déposer à l’entrée du sentier… Probabilité Zéro… Il n’y a pratiquement aucune circulation en ce dimanche matin pourtant radieux. Le peu de voitures ou trucks que nous croisons ne s’arrêtent bien évidemment pas pour prendre trois gugusses en pouce avec des gros sacs ! Nous avons beau essayé, il faut se rendre à l’évidence : nous sommes seuls avec nos pieds – encore frais – sur l’autoroute de l’Alaska !

7kms plus tard. Nous arrivons au début du trail. Il est temps de prendre des forces : une pause lunch s’impose avec nos amis les moustiques. Les garçons ont prévu dans leur sac jusqu’à demain soir : des noodles à 50cts, des noodles à 50cts et… des noodles à 50cts. Ils ont aussi des barres de céréales. De la grande cuisine de camping nous attend !

Question du jour : sentier ou hors-sentier ?

Le début du sentier Auriol est enfantin. Nous jetons un œil sur la carte. Si l’on suit sagement ce sentier, nous ferons une boucle de 15km à travers une forêt d’épinettes et de peupliers, puis nous arriverons sur un plateau (une prairie sub-alpine) qui offre une belle vue sur Haines Junction et sa vallée. Cette boucle se réalise en 4 à 6 heures. Au km 7, dans l’arrière pays, il y a un terrain de camping rudimentaire, pour ceux qui veulent prendre leur temps ou s’installer avant d’entamer une randonnée hors-sentier en direction du Mont Martha Black (possible à partir du Km 8).

Auriol Trail - Source : Yukon Hiking

Auriol Trail – Source : Yukon Hiking

La balade en forêt est agréable. Nous sommes en forme et respirons à plein poumon le bon air du Kluane. Km 7 (ou Km14 si l’on tient compte de notre échauffement), nous arrivons au terrain de camping. Rudimentaire en effet. L’emplacement est peu intéressant, et ce n’est que le début de l’après-midi. Les journées étant désormais très longues (il fait jour jusqu’à minuit) nous décidons de continuer. Au km 8, la tentation de l’inconnu est trop forte. Peu disciplinés, Thibaut, Marcel et moi sortons du sentier pour aller droit vers les montagnes de l’Auriol Range.

En route vers l'Auriol - Crédit photo : routes parallèles

En route vers l’Auriol – Crédit photo : routes parallèles

Hors-sentier !

Si Marcel n’est pas un grand passionné de randonnée, Thibaut est lui, particulièrement au taquet. Athlétique, il n’a peur de rien et veut monter sa montagne ! Il regarde au loin sa destination, tel un alpiniste chevronné. Avant d’attaquer les choses sérieuses, je préviens les garçons que je ne monterai certainement pas aussi haut qu’eux !

Thibaud et Marcel, deux autres volontaires yukonnais, mes compagnons de randonnée pour le weekend - Crédit photo : Routes parallèles

Thibaud et Marcel, deux volontaires yukonnais, mes compagnons de randonnée pour le weekend – Crédit photo : Routes parallèles

Avant la grimpette, nous installons nos tentes sur le plateau (quelque part au milieu de nulle part). Puis chacun décide, à son rythme, d’attaquer un versant.

Camping sauvage au Kluane National Park - Crédit photo : Marcel Cacek

Camping sauvage au Kluane National Park – Crédit photo : Marcel Cacek

Je prends un peu de recul pour regarder la progression des garçons. Il y a des moments comme ça où j’aime me retrouver seule. J’apprécie l’instant. Tandis que je monte, le vent glacial me frappe le visage. Je regarde les garçons tout en laissant échapper quelques larmes. Je ne sais pas si c’est le vent ou cette vue démentielle qui cause cela.

Grimpette vers l'Auriol Peak, Kluane National Park - Crédit photo : Routes parallèles

Grimpette vers l’Auriol Peak, Kluane National Park – Crédit photo : Routes parallèles

En tout cas je suis heureuse à cet instant précis, perchée sur ce petit bout d’Auriol. Je lève, tourne puis baisse la tête et le vertige me prend soudainement. Je ne sais pas à combien de mètres d’altitude je suis arrivée mais tout cela me paraît bien haut. La neige m’empêche d’avancer davantage. Je renonce à poursuivre l’ascension, d’autant plus que ça glisse. Je m’assois et contemple. Rien à dire de plus. C’est magnifique.

Quelques minutes passent. J’aperçois Marcel redescendre en direction de notre emplacement de camping. Il n’a pas du avoir la même passion pour le pic que Thibaud. De mon côté, je suis très bien placée sur ma montagne. Tout au loin, je peux apercevoir Haines Junction, le village d’où nous sommes partis. Nous avons parcouru une petite vingtaine de kilomètres avec nos gros sacs. Je trouve ça plutôt bien pour une mise en jambe et une première journée.

On est bien sur sa montagne ! - Crédit photo : Routes parallèles

On est bien sur sa montagne ! – Crédit photo : Routes parallèles

Haines Junction depuis l'Auriol - Crédit photo : Routes parallèles

Haines Junction depuis l’Auriol – Crédit photo : Routes parallèles

Les surprises du camping sauvage

Le vent fini par avoir raison de moi. Je descends pour retrouver Marcel, tandis que Thibaud se promène quelque part entre deux pics ! Nous mangeons et nous écroulons respectivement dans nos tentes. Il est 20h et le soleil frappe comme s’il était 14h. Je prends Marcel et la tente en photo, pour le souvenir, lui dis-je. Je trouve pour le coup que notre spot est vraiment sympa, bien mieux que le terrain de camping du Km 7 en forêt ! Je zippe la tente et j’étale mes jambes fatiguées tout en profitant d’un bon bouquin pour la soirée. Thibaud refera surface 1h plus tard, affamé. Il n’a pas pu atteindre le sommet mais il est monté sacrément haut. Ses chaussures et chaussettes sont trempées par la neige. C’est de l’alpinisme me dit-il, ici. Ah bah ça… Bienvenue au Kluane National Park !

Marcel en mode camping sauvage - Crédit photo : Routes parallèles

Marcel en mode camping sauvage – Crédit photo : Routes parallèles

Lorsque le soleil disparaît derrière la montagne, le froid gagne rapidement mon petit espace vital. Je n’ai pas de double toile, ce qui me vaut un confort sommaire. Je me roule dans mon sac de couchage mais j’ai froid. Je regarde dans mon sac. Victoire, j’ai pensé à prendre ma seconde peau (un legging et un tee shirt manche longue en polaire que j’utilisais en hiver). J’enfile le tout, et me sens déjà mieux. Malgré la fatigue, le sommeil est difficile à trouver. Je tourne et retourne à la recherche d’une position plus ou moins confortable. Un tapis de sol à 10 dollars n’est définitivement pas le must du matelas de camping. 3h du matin. Je me réveille. Je fais un saut dehors. Le temps est très nuageux, une brume ou une fine pluie s’écoule, je ne sais pas bien. Ou est donc passé mon ciel sans nuage ? Sans me préoccuper plus que cela du temps nocturne, je file me recoucher en position foetus.

Lundi, 7h. Il fait vraiment froid désormais. Je sors un œil de mon sac, l’humidité est omniprésente. Mon livre est à moitié trempé. Mais qu’a-t-il bien pu se passer durant ces 4 heures où j’ai sombré ? Je vois des masses collées aux parois de la tente. Je tapote dessus. Tout s’écroule. P**in mais c’est la glace ou quoi ? Sans nervosité apparente, j’ouvre ma tente.

Bienvenue chers lecteurs dans l’instant froid et effroi. On ne rigole pas !!!

Quelle belle matinée de printemps ! - Crédit photo : Routes parallèles

Oups – Crédit photo : Routes parallèles

Oui, c’est bien la même tente « The North Face » (de circonstance) et le même spot que j’ai pris en photo il y a quelques heures sous un grand soleil. Il semblerait qu’une belle journée se profile à l’horizon…

Au mois de juin, sous la neige

Il neige à gros flocons depuis je présume 3 ou 4 heures. Nous voilà bel et bien coincés dans notre Yukon et sa blague du jour. Je plante ma main dans la neige, 30 cm. Je prends une vidéo pour immortaliser l’instant. Sur le coup, je ne panique pas. J’appelle plutôt les garçons. « Marcel, Thibaud, open your tent !!! » Nous éclatons de rire. Nous sommes le lundi 2 juin 2014. Il neige et je vis ma première randonnée en multi-days, avec en ma possession un équipement précaire d’été. Jamais je n’aurais cru qu’il pourrait neiger… La naïveté me poursuit, même après un an de vie au Canada.

Alors… On a comme qui dirait un petit problème… Il y a de la neige sur tout le plateau, nous avons une visibilité quasi inexistante, nous sommes hors-sentier, au milieu du Kluane, et nous avons des baskets et des vêtements d’été.

A vol d’oiseau, sans faire la boucle, nous sommes à une dizaine de kilomètre de la route. C’est pas si pire mais c’est pas si l’fun. Comment va-t-on se sortir de là ? Il va sans dire qu’on peut oublier l’idée de retrouver le trail. Au Yukon, rien n’est indiqué, ce n’est pas comme en Europe où on a des marques de peintures sur les arbres et des panneaux directionnels. Au mieux, ici, il y a des flèches gravés dans le bois ou alors un petit ruban qui pendouille de temps à autre sur une frêle branche. Rien de bien aidant. Sous la neige et sans visibilité, j’imagine mal comment retrouver le fameux Km8 d’hier.  Une chose va nous sauver : Thibaud a un GPS de randonnée. Il n’y a pas les trails dessus mais on sait au moins où on se situe par rapport à la route. Les garçons pensent qu’il n’y a qu’une seule chose à faire : regagner Haines Junction au plus vite, en coupant tout droit à travers vers la prairie et la forêt.

Super, un lundi matin en mode bush walking dans un parc national à grizzlis…

Je n’ai pas trop envie de mener la barque ou de donner mon avis. Pour le coup, je vais suivre du mieux que je peux ce périple en mode survie. Thibaud s’y connait en matière de randonnée et a l’air de maîtriser la situation. Il est déjà parti tout seul pendant 5 jours dans le no man’s land de la Nouvelle Zélande. Notre situation n’a pas l’air de le préoccuper plus que cela. Selon lui, il faut couper, marcher, et ne surtout pas s’arrêter.

Mais où sommes-nous ? - Crédit photo : Marcel Cacek

Comment ça on a un problème ? – Crédit photo : Marcel Cacek

Lundi, 8h. Nous remballons nos tentes du mieux que nous pouvons, les sacs sont prêts, sur le dos. Direction le bush. Je fais 10 pas. Première chute. Marcel me regarde. Je lui souris et dis : « Ah, déjà ?! Et bien ça promet ». Mes chaussures de randonnée, loin d’être Gore-Tex, sont trempées après quelques minutes de marche. La neige est vraiment dérangeante. Je glisse et re-glisse à maintes reprises. Sans les bottes, et avec un gros sac, c’est un calvaire. Je déteste les descentes et les retours en général. Dans cette situation, c’est peu dire. Les chutes se succèdent. Après une heure de glisse, je me sens déjà fatiguée. Je prends deux barres de céréales d’un coup. Nous traversons deux petites rivières : neige, rochers, eau : ça glisse encore plus. Puis le bush nous avale tout entier. Il y a des willows, des arbres et des troncs couchés de partout. Toute la forêt me parait dense, si intense. Nous ne sommes de toute évidence pas les bienvenus. Ici, aucun être humain ne passe habituellement. C’est très dur de marcher à travers ce bazar sauvage. J’avais l’espace d’un instant oublié qu’au Yukon, c’était la nature qui commandait. Toi, petit moustique, te voilà perdu au milieu de l’immensité. Heureusement que le GPS est là. Je me sens malgré tout (très) petite, (très) fatiguée, (très) mouillée et (très) apeurée. Je pense à ma mère qui me hurlerait dessus car d’une part je suis inconsciente et d’autre part mon assurance voyage n’est pas encore renouvelée. Il ne me reste plus qu’à prier de ne rien me tordre ou ne rien me casser dans cette aventure rocambolesque. Malgré la poisse, il faut bien croire en quelque chose : ses pieds et sa bonne étoile.

Épuisement, bonjour !

Lundi, 11h. Pour la première fois depuis bien longtemps, je sens mon corps me lâcher. Cela fait plusieurs kilomètres que les branches me heurtent les jambes et les bras. J’ai mal. Mes pas deviennent lents et approximatifs. Thibaud nous dit qu’il faut encore parcourir 3,4km. J’aperçois Haines Junction là-bas, au loin. Je pense qu’il dit 3,4km pour me rassurer. Il aurait pu me dire 50kms, ça m’aurait fait le même effet. Je lui dis que je ne sais pas si je peux y arriver. Puis je me ressaisi et j’avale ma dernière barre de céréales. Ce n’est pas comme si j’avais le choix. S’écrouler ici toute trempée n’aurait pas de bon sens. J’ai l’impression de sortir de la douche et de marcher dans un étang. Heureusement, la neige laisse peu à peu place à la fine pluie, puis étonnement, au soleil. Les chutes continuent dans la forêt, mais de manière plus espacée. Je sais que le pire est passé. Je me dis qu’il faut garder son sang-froid, suivre les garçons, ne pas broncher, être forte et ne surtout pas s’arrêter … L’auto-motivation va de bon train dans ma tête mais la fatigue me gagne un peu plus à chaque pas. Chaque kilomètre parcouru prend des plombes dans le bush. J’ai l’impression de vivre au ralenti avec une maison sur le dos. On n’avance pas, et je sais bien que c’est en partie à cause de moi.

Km3 avant la route. Je tombe, pour la xème fois. Mon corps ne me porte plus. C’est la fois de trop. Des larmes s’écoulent. C’est quoi ce délire. J’essuie ça tout en rageant. Thibaud fait demi-tour. Je lui dis que c’est qu’une putain de mauvaise journée et qu’une putain de mauvaise idée de traverser ce putain de bush au milieu de ce putain de nulle part. Désolé pour la forme, mais la vulgarité me gagne lorsque je suis fatiguée et énervée… Pour finir, je lui demande les bras ballants : « Qu’est-ce qu’on fout là sérieux ? ». Le pauvre. Je regrette sur le coup mes paroles. Il n’y peut rien, il essaie juste de nous sortir de là… « Passe-moi ton sac » me dit-il. Après deux refus, je cède. Je suis au bord de l’épuisement et ravale ma fierté d’égalité homme-femme. De toute évidence, je suis faible et ne tient plus sur mes jambes. J’ai besoin d’aide sinon je vais finir par me blesser sans avoir le droit d’aller voir un médecin.

Enfin, une route…

Je regarde Thibaud partir en avant, avec nos deux sacs sur le dos. Comment peut-il aller si vite alors qu’il porte entre autre deux tentes, deux sacs de couchage, deux matelas et de l’eau ? C’est n’importe quoi. Moi, c’est limite si je trotte derrière. Il m’impressionne. Mais pour le coup, je ne suis qu’une petite randonneuse qui, égoïstement, se sent beaucoup mieux sans sac. Lorsque nous arrivons à la route, il est midi. Il nous aura fallu 4h de marche rapide pour parcourir des dizaines de kilomètres dans un bush inhospitalier. Trempés jusqu’aux os, nous nous écroulons sur l’autoroute.

Boom - Crédit photo : Thibaud Gaillard

Boom – Crédit photo : Thibaud Gaillard

Sèche Linge sur l Alaska Highway - Crédit photo : Routes parallèles

Sèche Linge sur l Alaska Highway – Crédit photo : Routes parallèles

Le soleil est revenu et nous réchauffe doucement. Ouf, c’en est fini de la neige. Nous vidons nos sacs, nous déshabillons, puis étalons toutes nos affaires sur le bitume (le système D du sèche linge).  Les (quelques) voitures qui passent nous regardent perplexes. Quelqu’un nous prend même en photo ! Nous rigolons à nouveau et sommes heureux de retrouver la « civilisation ». Je m’allonge sur le bitume. Toujours vivante. En harmonie soudaine -et malgré moi- avec mes routes parallèles.

Noodles de secours, Yukon Red et pouces en avant !

Noodles sur lalaska highwayAvant de repartir pour Haines Junction, Thibaud et Marcel terminent leur dernier paquet de noodles sur le bord de l’autoroute. Grand moment de cuisine, à nouveau. Nous avons vraiment faim et n’avons que faire de manger sur l’Alaska Highway. Je dirais qu’on fait un peu pitié là quand même ! Thibaud ne le dit pas, mais je pense qu’il rêve d’un bon steak frites !

De retour à Haines Junction, nous pénétrons dans le premier bar qui passe. Question de survie ! Il est 14h. L’heure de boire une bière ! A l’ancienne. On l’a bien mérité. Une partie de billard et deux bières Yukon Red on-tap plus tard, il faut bien que je me rende à l’évidence : la journée n’est pas terminée. Et bien oui, je dois encore faire du stop pour rentrer à la maison !

15h30. Je me regarde dans le miroir. Je fais peine à voir et j’ai pas d’allure. Tant pis, quand faut y aller, faut y aller. Je dis au revoir aux garçons qui commandent quant à eux une nouvelle bière. Je me rends au fameux croisement du village. J’enfile ma casquette rose, seul élément qu’il me reste de plus ou moins présentable.
J’ouvre mon sac et me rends dans la grande poche arrière où j’avais glissé hier matin mon bout de carton Silver City. Il est trempé. La neige a eu raison du sac, malgré la protection anti-pluie. J’essaye de regarder de plus près. Le carton se déchire en deux. Je rigole de la situation, moi qui avais souhaité structurer ce weekend de grande première…

Voilà le résultat : je suis déchirée, avec mes fringues déchirés et mon carton tout déchiré.

Tant pis, qu’à cela ne tienne, je lève le pouce. Une dizaine de voitures, camping car et trucks passent. Personne ne s’arrête. Certains me font un coucou de politesse. Au bout d’une demi-heure, je me dis que je vais rester là toute la nuit. Et puis c’est le moment de libération. Deux garçons font demi-tour. Ils s’approchent de moi et me demandent : « tu travailles à Silver City, n’est-ce pas ? ». Je n’en crois pas mes oreilles. Ils font partis des 10 personnes habitant le coin. Ils me disent travailler pour les voisins, au centre arctique. Ils m’ont déjà aperçu là-bas, lorsque je traversais la creek pour utiliser Internet. Ils vont appeler des copines à eux qui me donneront une ride dans 15 minutes. Je suis sauvée. Je les remercie d’un grand sourire. Puis dis merci à ma casquette rose.

Retour et bilan : j’aurai appris quelque chose dans ce bush !

Retour à la maison. Les deux filles qui m’ont donné une ride s’appelle Megan et Rebecca. Elles travaillent aussi au centre arctique. Elles étudient les plantes qui se situent au milieu des montagnes (gentiment, elles ont vulgarisé leur activité pour que je comprenne). Dans ma tête, je me dis que je viens d’étudier d’assez près les arbres et plantes de ces foutues montagnes. La pression retombe, je me sens de plus en plus épuisée. J’ai des bleues et des griffures partout. Mon corps me déteste. Je tiens tout de même la conversation car je suis vraiment contente d’avoir croisé le chemin de ces étudiants. Lorsque je rentre, Cécile et Doug m’accueille les bras ouverts. Je suis tellement contente de les retrouver. Je raconte brièvement mon aventure.

Doug rigole : « Ah oui, c’est quelque chose, la marche dans le bush et sous la neige !  Tu auras appris quelque chose au moins » ! Tu m’étonnes. Je pourrais écrire une liste de tout ce que j’ai appris. Ça causerait surtout de mes limites et des choses à ne pas faire en randonnée dans le Kluane… ! Mais bon, je leur dis que malgré la fatigue, je ne regrette rien. Après tout, l’aventure commence au moment où notre zone de confort s’arrête…

19h. Après quatre parts de gâteau, je m’écroule dans mon lit. Enfin du confort ! Je me sens soulagée, Morphée me tend les bras pour un 14h d’affilée. Ah la la, je ne suis pas là de repartir en randonnée, c’est moi qui vous le dis ! Enfin du moins pour quelques jours, comme dirait Cécile, avec un sourire qui en dit long sur la suite…

Bonne nuit en direct de ma fenêtre ! - Crédit photo : Routes parllèles

Bonne nuit en direct de ma fenêtre ! – Crédit photo : Routes parallèles

17 réflexions au sujet de « Randonnée hors-sentier au Kluane National Park »

  1. tu comprends pourquoi les os humains maintenant .. ! Faut pas rigoler avec la randonnée particulièrement si on est novice et qu’on trotte au Canada !

    • Je suis bien d’accord ! C’est pour ça que j’ai appris beaucoup de choses après ce weekend là ! On nous met souvent en garde contre les ours mais pas souvent contre la neige en juin ! Même si on prévient Parcs Canada et qu’on a le nécessaire de sécurité, on n’est pas à l’abris des sautes d’humeur du temps au yukon ! je pense que c’était important de ne pas me la raconter et d’avouer que sur ce coup-ci j’avais eu chaud (ou plutôt froid ;-)). J’espère que les futurs randonneurs au Yukon qui tomberont sur cet article prendront en compte mes erreurs pour ne pas les reproduire. En tout cas moi je sais à quoi il faut faire attention maintenant 🙂

      • oui, et j’en profite pour te remercier de tout tes précieux conseils et expérience! Ils me serviront surement je l’espère pour mes futurs voyages .
        Ce site est passionnant et est une vrai mine d’or comme d’autres pour ceux qui veulent partir sans rien connaitre ( et partir un peu comme toi au feeling ^^) et la façon dont tu met tes sentiments et ressentis sur le papier me plaisent et m’encouragent à faire pareil plus tard !
        En espérant suivre encore tes prochains articles; par-ce-que là, on est pas passé loin de la non-rédaction de l’aventure Haida Gwaii !!;
        Profite bien de ton voyage pour la vie , bientôt ,ce sera mon tour =)
        Marion

  2. Ah mais si ma belle, tu vas repartir en rando dans le Kluane !!!! On va repasser par là avant ton départ 😉
    Le sauvage Yukon, que c’est bon ça…… malgré tout… ou … surtout ?!?!!!
    Bon, je suis bien contente que ça se soit bien fini tout de même ton week-end 😉
    Encore un très beau récit !!!!!
    A tout vite :*

    • Je t’attends ma belle ! il me tarde de partager un weekend avec vous. Ce weekend je suis off mais apparemment il va pleuvoir :'(
      Vous pouvez venir pour le soltice le weekend prochain sinon ça va être la grosse fête ici !

  3. Encore un super article !
    J’ai eu l’impression de me retrouver avec vous au milieu de toute cette neige ! Situation pas facile à vivre, mais ça fait de très bonnes anedoctes et surtout on apprend de ses erreurs, ça nous permet d’avancer.
    De lire tous tes articles me donnent envie de partir demain, de me sentir libre et comme dit Marion de partir selon le feeling !
    J’attends avec impatience ton prochain article/aventure ! 😉

    Bonne continuation !

    • Merci Janis ! Oh oui on apprend de ses erreurs et puis au final on en garde un bon souvenir malgré la peur et la fatigue, tout ça devient secondaire et je sais que je ferai mon sac différemment la prochaine fois et que je ferai attention où je place ma tente 😉 !! J’espère que vous aurez l’occasion de vivre de belles aventures à votre tour 🙂

  4. Pfiou je viens de lire ton article, ça calme ! 😉 Heureusement que vous aviez un GPS quand même…
    En tous cas, super article comme d’habitude, très fort et très touchant ! Si on arrive à se voir, il faudra qu’on se fasse une balade, mais moins dur que celle-là ! Hi hi hi 😀

    • Pas de souci je vous attends pour une balade ! Il y a tellement de randonnées magnifiques et moins dangereuses ici ! On aura l’embarras du choix. J’ai hâte de vous voir sur la route 🙂

  5. Bon tout est bien qui fini bien! C’est une sacrée experience. Tu vas pouvoir penser a aller au Népal et pourquoi pas pousser jusqu’au Tibet. La forêt au Canada faut pas plaisanter, les dangers existent, tu aurais du lire le livre de Bill Bryson 🙂 Promenons-nous dans les bois. Super bouquin et en plus c’est drole , il a écrit aussi nos voisins d’en bas. Son voyage en Australie, si tas envie d’y aller, je te le conseille. Bien cool ton récit, tu as eu bien de la chance de trouver tes futurs confrères, et tu avais bien choisi tes compagnons de rando. Avec tout çà, je vais galérer quand on se verra tu vas avoir une résistance physique, n’oublies pas qu’on doit courir ensemble!!!, bises continues a profiter

    • Je ne cours pas au Canada mais je serai partante pour courir avec toi à mon retour bien sur 🙂 Oui en tout cas je me sens physiquement plus en forme ! Le Népal / Tibet m’attire toujours autant 🙂 Mais on ne peut pas tout faire malheureusement ! Un jour j’irai. La vie est encore longue j’espère !!

  6. Et bien quelle aventure qui se termine bien. heureusement tu étais bien accompagnée… Bon tu n’as pas lu Bill Bryson : promenons nous dans les bois. tu apprends plein de choses et en plus c’est drôle.

    Avec tout ça tu vas pouvoir penser à une virée au Népal via le Tibet ?

    • Ah si je l’ai enfin ce livre ! mon père m’a envoyé au Canada Promenons nous dans les bois et Une ferme dans les Appalaches et franchement pour l’instant je lis le deuxième et il est trop génial ! Merci beaucoup pour m’avoir conseillé ça ! J’attaque promenons nous dans les bois après la ferme (en plus trop top les recettes de cuisine et c’est vraiment ce que j’ai vécu au Yukon le mois dernier c’est génial)

      • un jardin dans les Appalaches c’est un livre qu’il faut avoir chez soi, je l’offre dès que j’en ai l’occasion. bon si tu as aimé promenons nous ds les bois, et bien c’est complètement différent mais lis les voisins d’en bas tjours de Bill Bryson il raconte ses aventures en Australie et crois moi c’est aussi bien que le premier.

  7. Wow le bad. Voilà pourquoi je déteste la rando. Comment on fait pour se défendre si jamais il y a un ours qui nous attaque ? On a le droit d’avoir un fusil au Canada ?

    T’as été courageuse en tout cas.

    • Ben il faut une licence et t’as pas le droit de shooter les ours comme ça, ils sont protégés ou à la rigueur pendant la saison de chasse tu peux mais pareil il faut une licence et peu de gens chassent l’ours car c’est vraiment un animal très respecté ici. La plupart du temps, les ours noirs ne vont pas t’attaquer, ils ont peur des humains et ne mangent que des baies des fleurs ou du saumon. Ils chargeront seulement si t’es entre la mère et le petit ce qui est rarissime. Les grizzlis sont par contre plus dangereux. Dans tous les cas, il vaut mieux partir tranquillement, sans courir, et tu n’auras pas de souci. Il faut respecter quelques règles de sécurité c’est tout. Dans les offices du tourisme tu trouveras toujours des dépliants ou des gens pour t’expliquer comment réagir. Franchement les ours ne sont pas si dangereux, il y a des animaux bien plus flippants qui ne vaut mieux pas croiser sur ta route (cougar par exemple) 🙂

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