365 jours au Canada… Derniers instants en PVT

C’est l’histoire de ma dernière journée de PVT. Une journée parmi tant d’autres, à la fois ordinaire et extraordinaire. Une année de nomadisme vient de s’écouler. Une première prolongation commence…

*

Mardi 20 mai 2014

Silver City.
Jour 10 au Kluane Bed and Breakfast, jour 365 au Canada.

6h du matin. Le réveil sonne. Cécile et moi partons dans 30 minutes, direction Whitehorse. La machine à café se met en route. J’attends patiemment, quinze minutes. Tranquille, pas énervée. Ouverture douloureuse d’une première paupière. Regard par la fenêtre. Perplexité. J’ai du rêvé. Ouverture d’une deuxième paupière… Onde de choc. Non mais t’es pas sérieux là ?

Spectacle irréel… Il neige ! Oui, oui, de la neige… un 20 mai… On m’avait prévenu que le Grand Nord était imprévisible et indomptable, mais là tout de même… Je n’en crois pas mes yeux. Je bondis, accroche ma casquette qui traine, monte à l’étage voir Cécile et Doug. « ‘Morning. The weather is fun today, isn’t it ? Am I still dreaming or is it snowing !?”

Mes hôtes se mettent à rire. Rien d’anormal selon eux. Il semblerait que ce soit courant dans le Kluane ! Parfois, ça tombe aussi en juin… voire en juillet ! Le Yukon continue de m’étonner, on ne peut définitivement pas s’en lasser…

De la neige au Kluane, un 20 mai... - Crédit photo : Routes parallèles

De la neige au Kluane, un 20 mai… – Crédit photo : Routes parallèles

6h30. Nous partons. Cette journée fraiche et enneigée commence bien. Il est 6h45, des aigles dorés tournoient autour de nous, à quelques mètres de la voiture, aux abords du bear summit. Habituellement, nous les voyons seulement au loin, sur les cimes des arbres. Aujourd’hui semble différent. Dans la voiture, tandis que les regards s’attardent sur la nature sauvage, les langues se délient, sous l’effet de la caféine. Cécile et moi sommes devenues rapidement complices. Je ne la connais pourtant que depuis dix jours. Dire qu’elle a 70 ans… Elle a plus d’énergie que certaines personnes de mon âge !
L’effet Yukon, je présume.

2h30 de trajet sépare notre cher Kluane de la capitale. J’en apprends un peu plus sur l’enfance de Cécile. Elle vivait dans une ferme et allait à l’école avec son frère… à cheval ! En Saskatchewan, province qui l’a vue grandir, c’était un moyen comme un autre de se déplacer. Sa mère les responsabilisait très tôt et les laissait parcourir tous seuls 10km chaque jour pour aller et revenir de l’école. Ils n’étaient alors âgés que de 6 et 8 ans. Cécile adorait ça, tout se passait bien.

« L’éducation a bien changé, on ne permettrait plus ce genre de pratiques maintenant »

Je partage son opinion. J’ai beau avoir de l’imagination, j’ai du mal à concevoir un tel tableau de nos jours. Je lui réponds amusée qu’une loi doit désormais exister, expliquant en de multiples alinéas qu’elle n’a pas le droit de laisser son enfant sans surveillance, vagabonder avec un cheval. Et puis que l’école doit être armée de tout un tas de règles sanitaires à respecter, n’incluant pas l’autorisation d’un improbable « parking à cheval » ! Non, après mûres réflexions, en 2014, nous ne pouvons définitivement plus nous rendre à l’école de cette manière ! Nous rigolons des décalages générationnels. En 60 ans, la réalité n’est vraiment plus la même. Pour le mieux parfois, pour le pire souvent.

Les discussions continuent. Jeune adulte, Cécile voyageait beaucoup à travers le Canada et au Mexique. C’était, à l’époque, très inhabituel pour une femme. Elle vivait à contre courant des standards, enchaînant les jobs de secrétaire au Québec, en Ontario, au Manitoba, en Alberta ou encore en Colombie-Britannique, avant de rencontrer l’homme de sa vie (Doug) à Whitehorse, au Yukon ! L’amour les uni et fait naître deux enfants. C’est en fini de la vadrouille. Une autre vie commence, dans son coin de paradis, à Silver City.

Kluane Bed and Breakfast - le coin de paradis de Cécile, à Silver City au Yukon - Crédit photo : Routes parallèles

Kluane Bed and Breakfast – le coin de paradis de Cécile, à Silver City au Yukon – Crédit photo : Routes parallèles

9h15. Arrivée à Whitehorse, zone industrielle. De quoi nous happer de nos discussions et autres rêveries. Direction le shopping, obligatoire une fois toutes les trois semaines (non, lorsqu’on vit dans le Kluane National Park, on ne fait pas 5h de route aller-retour parce que l’envie nous prend de manger une pomme). Le Canadian Tire fera l’affaire pour moi. Point trop n’en faut, c’est encore le matin. Voyons voir les équipements outdoor… Tiens, une tente junior pour 20 dollars. Je l’achète (et remercie le bon dieu – ou ma mère – d’être petite !). J’accompagne mon achat d’un tapis de sol, 10 dollars. Avec mon sac de couchage trouvé au rabais sur Kijiji à 35 dollars, me voilà fin prête pour aller camper en mode premier prix dans le Kluane !

Instant nostalgie. Il me semble loin le temps des road trips et des nuits dans mon confortable petit van PonPon… J’avais une grande valise, un lit, un réchaud, une table, des chaises…  Après une année sur la route et de multiples péripéties hivernales, je suis en sac à dos, à pied, avec une tente junior à 20 dollars. Il semblerait que je sois rentrée dans la cour des backpackers. Ce n’est pas si mal en fin de compte de ne plus rien avoir. Hier, j’écoutais Bob Dylan. Il disait :

« When you got nothing, you got nothing to lose » 

Je ne peux qu’approuver.  With no direction home. Like a Rolling Stone.

10h30. Petit instant (ou grand moment) Internet. Passage dans le Starbucks Cafe. Je pagaie et maudit la bande passante yukonnaise. Mieux vaut capituler, je ne gagnerai pas. Avant, je vivais en High Speed. Mais çac’était avant. J’épluche (lentement) mes mails. J’oublie facebook. Le temps est trop précieux lorsqu’on arrive à avoir 1h d’Internet en 10 jours ! Dans ma boîte de réception : une bonne nouvelle. On vient de m’accepter pour un nouveau volontariat, en septembre, sur l’archipel Haida Gwaii (Queen Charlotte Islands) ! J’ai peine à croire que mon quinzième volontariat canadien vient, après une seule tentative par mail, de se confirmer…
(« catch-me-if-you-can »).

Moment de panique. Alors je vais vraiment quitter le Yukon…

Gorgée de café. Le Dark roast, ça éclaircit les idées. Bon, après tout, si c’est pour une vie insulaire, je peux bien faire un effort  (Je regarde mon voisin et souris bêtement : trop dur la vie… !).
Haida Gwaii,… rien que le nom me fait déjà rêver…

Mortuary poles, Gwaii Haanas National Park Reserve & Haida Heritage Site - Crédit photo : Daryl Benson

Mortuary poles, Gwaii Haanas National Park Reserve & Haida Heritage Site – Crédit photo : Daryl Benson

Flavien, un français installé sur Haida Gwaii depuis quelques années, va me recevoir dans son bed and breakfast. C’est un ancien backpacker, bon photographe. Il a l’air de travailler avec les services touristiques de l’île. Je l’ai trouvé sur HelpX. Espérons qu’il soit sympa. Mes yeux ne cessent de pétiller depuis quelques minutes. Je ne réalise pas encore mais suis toute excitée à l’idée de partir vers cette nouvelle destination. Avec un cadeau pareil, sans doute arriverais-je un temps à décrocher de mon Yukon. En tout cas, j’ai ma réponse : l’appel du voyage est pour le moment plus fort que la sédentarisation. Ne me demandez pas pourquoi, je ne sais quel vent me pousse à partir vers l’archipel du pacifique le plus éloigné des terres canadiennes. La curiosité ? L’instinct ? Ne pas trop réfléchir. Sinon on ne bouge plus.

Voyons voir d’un peu plus près… Haida Gwaii, perchée à 800km au nord-ouest de Vancouver, est dotée d’un éco système unique lui valant une formidable réputation. Le National Geographic explique qu’avec 600 sites archéologiques et une histoire culturelle remontant à plus de 12 000 ans, ces « îles de la beauté » (dans la langue Haïda) sont reconnues mondialement. Un véritable trésor de la nature. Rien que ça. Je continue de me renseigner un peu. Une citation des résidents de Haida Gwaii attire mon attention :

« Tout au bout de votre monde, le notre commence ».

Parks Canada - Gwaii Haanas National Park Reserve, National Marine Conservation Area Reserve - Crédit photo :  Gowgaia Institute

Gwaii Haanas National Park Reserve and National Marine Conservation Area Reserve – Source : Parks Canada. Crédit photo : Gowgaia Institute

Cécile rentre dans le Starbucks Cafe. Retour d’un coup sec sur la terre ferme. Il est 11h45. C’est l’heure du déjeuner. Ah oui, c’est vrai, il faut manger. Direction l’Alpine Bakery, pour la délicieuse soupe du jour. Je nourri mon corps, mais mon esprit est ailleurs. Il vogue entre terre et mer, du Yukon à Haida Gwaii, deux bouts du monde pour le moins authentiques.

13h. Youpi, c’est l’heure d’Extra Food. Passez-moi une corde…!
Nous remplissons deux caddies de commissions. Il faut faire les courses pour nous, mais aussi pour sa fille et son mari, pour le beau-père et pour le B&B. Une vraie organisation familiale. J’arrive à peine à pousser le caddie. Il est rempli de sucre, farine, beurre, pains, conserves,… On dirait qu’on se prépare à affronter une guerre. Passage en caisse, voiture, libération. Cécile et moi soufflons. L’une comme l’autre, nous n’aimons pas rester trop longtemps en ville. Retour à Silver City.

La neige, la pluie et les nuages laissent peu à peu la place au soleil. La route de l’Alaska est nuancée, tantôt couverte, tantôt colorée. Elle est magnifique. Je la photographie à travers le pare-brise… Je ne veux pas l’oublier.

Aux portes du Kluane National Park, les nuages résisteront-ils ? - Crédit photo : Routes parallèles

Aux portes du Kluane National Park, les nuages résisteront-ils ? – Crédit photo : Routes parallèles

16H. Nous arrivons à Haines Junction. Ou presque. Aux abords de la bourgade, un nouveau petit bonheur de la nature nous attend. Un ours fait son apparition. Etonnement, c’est le premier que je vois au Yukon ! Tranquille Emile, le voilà qu’il traverse.  Les yeux écarquillés, je le suis du regard. Toi, mon gaillard, jamais tu ne t’effaceras de ma mémoire.

Devinette : où est l'ours sur cette photo ? Il arrive attention !!! - Crédit photo : Routes parallèles

Devinette : où est l’ours sur cette photo ? Ouvrez bien les yeux. Il arrive attention !!! – Crédit photo : Routes parallèles

Retour à la maison. Le soleil brille. Et dire qu’il neigeait ce matin. Le temps change si vite ici. Cette longue et belle journée m’a fatigué. Trop de ville, trop de route ou trop d’émotions ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’aujourd’hui, nous avons voulu faire des courses au Yukon…

>>> Départ 6h30 – retour 17h. Record du monde atteint. 

Sur la route du Kluane Lake (Alaska Highway, direction Fairbanks) - Crédit photo : Routes parallèles

Le soleil revient enfin, sur la route du Kluane Lake (Alaska Highway, direction Fairbanks) – Crédit photo : Routes parallèles

Avec tout ça, j’en oublierais presque que je vis mes dernières heures en PVT. Je n’ai pas la tête ou la force numérique à faire un bilan. De toute façon, je n’aime pas compter les kilomètres, les provinces ou le nombre de familles croisées en chemin. Un seul chiffre m’intéresse : je reste 6 mois de plus au Canada. Break. Sourire.

J’ai un an. Elle est belle ma deuxième vie. Memento Mori.

Écroulement au pays des songes.

« Il n’y a de limites à nos rêves que celles que nous leur donnons » 

Sunset au Kluane Bed and Breakfast - Demain est un autre jour... Same, same, but different. - Crédit photo : Routes parallèles

Sunset au Kluane Bed and Breakfast – Demain je n’aurai plus de PVT. Same, same, but different. – Crédit photo : Routes parallèles

6 réflexions au sujet de « 365 jours au Canada… Derniers instants en PVT »

  1. Quel beau texte Laetitia. Je l’ai senti dans chaque mot. CHANCEUSE que tu es d’aller à Haïda Gwaï. Je ne pense pas avoir le temps d’aller te voir avant que tu quittes Cécile. Mais j’essaierai d’aller te voir au Centre de recherche en juillet. Je pars pour le Québec dans quelques jours. Continue de profiter de chaque seconde de la vie. Gros bisous et j’ai hâte de te voir.

    • Merci Françoise ! Je viens d’arriver au centre de recherche j’y reste jusque début juillet, j’espère avoir la chance de te voir dans le Kluane. Profite bien du Québec et j’ai hâte de te raconter Haïda Gwai 🙂

  2. Merci de faire partager toutes émotions. c’est extraordinaire!! c’est fou un an déjà et tant de jolies rencontres à ton acquis.
    j’ai regardé Gwaii Haanas encore une aventure merveilleuse qui t’attend ma chère Laetitia, j’ai hâte d’en savoir plus.

    bisous

  3. Haha j’adore le début de ton récit, je m’attendais à tout sauf à de la neige en te lisant !
    Tes photos donnent envie d’y aller dès demain 🙂

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